Télétravail et bilan carbone: ce que votre politique RH fait vraiment
Une PME de 80 salariés passe de 0 à 2 jours de télétravail par semaine. Sans toucher à ses bureaux, elle économise sur les trajets, mais son bâtiment reste chauffé, climatisé et éclairé pour 30 % des effectifs présents. Résultat dans le BEGES : gain net quasi nul, voire légèrement négatif selon le mode de chauffage. Même PME, mêmes 80 salariés, même accord télétravail, mais avec une réduction de surface de 20 % et un système de desk booking : elle économise environ 37 tonnes de CO₂e par an, documentées dans son BEGES.
L’écart entre ces deux scénarios ne dépend pas de l’accord télétravail. Il dépend d’une décision immobilière que le DAF a prise, souvent sans savoir qu’elle pesait sur les émissions déclarées.
Trois scénarios chiffrés issus des travaux de l’ADEME permettent d’évaluer ce que vaut réellement votre politique de télétravail en kgCO₂e, et quels leviers activer pour que le gain soit mesurable dans votre prochain BEGES (Bilan d’Émissions de Gaz à Effet de Serre).
1. Pourquoi le télétravail seul ne suffit pas à améliorer votre BEGES
La réduction des déplacements domicile-travail est le premier argument avancé pour justifier une politique de télétravail sur le plan environnemental. L’ADEME le chiffre à 271 kgCO₂e par an et par jour hebdomadaire de télétravail, un chiffre réel, documenté, calculé sur une population représentative de salariés français (ADEME, rapport « Caractérisation des effets rebond induits par le télétravail », 2020).
Ce chiffre est juste. Mais il ne capture qu’un seul poste du BEGES.
Les deux postes BEGES directement touchés par votre politique télétravail
Poste 3.3 — Déplacements domicile-travail (catégorie 3, Transport). C’est le poste visible : moins de trajets = moins d’émissions. Chaque jour hebdomadaire de télétravail réduit ce poste de 271 kgCO₂e/an/collaborateur, en moyenne, tous modes de transport confondus.

Catégorie 2 — Énergie des bâtiments tertiaires (émissions indirectes liées à l’énergie). C’est le poste invisible : votre bureau continue de consommer de l’énergie dès lors que vous n’avez pas réduit la surface occupée. Chauffage, climatisation, éclairage, serveurs. Selon les données sectorielles du marché tertiaire français, un immeuble de bureaux standard consomme entre 150 et 250 kWh/m²/an selon son type de chauffage et son année de construction. Si ce bâtiment tourne à 30 % de son occupation réelle tout en maintenant sa pleine consommation, cet écart absorbe rapidement les économies sur les trajets.
Les effets rebond que les accords télétravail ignorent
L’ADEME identifie quatre effets rebond défavorables qui réduisent en moyenne de 31 % les bénéfices environnementaux du télétravail :
- Consommation énergétique au domicile : +1,4 kWh par jour de télétravail par salarié (chauffage, équipements)
- Déplacements de proximité : courses, rendez-vous personnels, déplacements supplémentaires le jour de télétravail
- Visioconférences : infrastructure numérique additionnelle (serveurs, bande passante)
- Effet déménagement domicile : les salariés qui profitent du télétravail pour s’éloigner de 20 à 50 km génèrent +67,7 kgCO₂e/an/jour hebdomadaire sur leurs trajets les jours de présence
Ces effets rebond ne remettent pas en cause l’intérêt du télétravail. Ils signifient qu’un accord télétravail qui ne s’accompagne d’aucun ajustement du parc immobilier ne produit pas le gain BEGES que beaucoup de DRH ont promis en interne.
2. Les 3 scénarios ADEME : ce que chaque configuration donne en kgCO₂e
Pour rendre ces mécanismes concrets, voici trois scénarios calculés sur la base d’une PME représentative : 80 salariés, bureaux en zone urbaine, passage à 2 jours par semaine de télétravail.
| Scénario A — 100 % présentiel | Scénario B — Hybride 2j/sem. SANS flex-office | Scénario C — Hybride 2j/sem. AVEC flex-office | |
|---|---|---|---|
| Déplacements domicile-travail (poste 3.3) | Base 100 | -271 kgCO₂e/an/collab./jour | -271 kgCO₂e/an/collab./jour |
| Énergie bâtiment (catégorie 2) | Base 100 | Inchangé (bureau toujours chauffé) | Réduit (~-20 à -30 % de surface) |
| Effets rebond (domicile + déplacements locaux) | 0 | +37 kgCO₂e/an/collab./jour (estimation ADEME) | +37 kgCO₂e/an/collab./jour (estimation ADEME) |
| Gain net BEGES | Référence | Gain proche de zéro ou négatif | -234 kgCO₂e/an/collab./jour |
Source : ADEME, rapport « Caractérisation des effets rebond induits par le télétravail », 2020. Calculs sur 1 jour hebdomadaire de télétravail par collaborateur.
Scénario A — 100 % présentiel (référence)
Tous les salariés sont au bureau cinq jours par semaine. Les déplacements domicile-travail sont à leur maximum ; la consommation du bâtiment est dimensionnée pour une occupation pleine. Pas d’effets rebond liés au télétravail. Ce scénario sert de base de comparaison.
Scénario B — Hybride 2j/semaine SANS flex-office
Les salariés télétravaillent deux jours par semaine, mais l’entreprise conserve la même surface de bureaux avec le même bail, le même chauffage, la même climatisation. Le gain brut sur les trajets existe : -271 kgCO₂e/an par collaborateur et par jour hebdomadaire de télétravail. Mais l’énergie du bâtiment reste quasi identique, car le système de chauffage ou de climatisation ne s’adapte pas à une présence réduite en l’absence de gestion active. Les effets rebond du domicile viennent s’y ajouter.
Résultat net : le gain se rapproche de zéro. Dans le cas d’un bâtiment chauffé au gaz mal régulé (200-250 kWh/m²/an), le scénario B peut produire un bilan légèrement négatif : les émissions totales sur les postes concernés sont supérieures à la référence. Sans outil de gestion du flex-office, un bâtiment qui tourne à 30 % d’occupation en pleine consommation énergétique peut générer jusqu’à +300 kgCO₂e par rapport à la base de calcul sur les seuls effets rebond bâtiment.
Scénario C — Hybride 2j/semaine AVEC flex-office (réduction de surface ~20 %)
L’accord télétravail s’accompagne d’une réorganisation des bureaux : réduction de la surface d’environ 20 %, mise en place du desk booking, fermeture ou sous-location de parties du plateau. Le gain sur les trajets est identique au scénario B. La différence vient de la réduction effective des consommations énergétiques du bâtiment.
Le gain net documenté par l’ADEME dans cette configuration : 234 kgCO₂e/an par collaborateur et par jour hebdomadaire de télétravail (ADEME, 2020). Sur 80 collaborateurs à raison de 2 jours hebdomadaires : environ 37 tonnes de CO₂e économisées par an, visibles et documentables dans les postes 3.3 et catégorie 2 du BEGES.
3. Ce que cela signifie concrètement dans votre BEGES
Les émissions liées au télétravail se répartissent dans plusieurs postes du BEGES V5 (art. L229-25 du Code de l’environnement) :
Déplacements domicile-travail — poste 3.3 (catégorie 3, Transport)
Ce poste relève des émissions indirectes hors énergie. Il est collecté via une enquête mobilité auprès des salariés : mode de transport, distance, fréquence. Les facteurs d’émission appliqués sont issus de la Base Empreinte ADEME v23.6, par mode (voiture thermique, train, vélo électrique, etc.).
À noter : les déplacements domicile-travail ne sont pas obligatoires dans le BEGES réglementaire minimal. Ils sont inclus dans les BEGES volontaires et dans le reporting CSRD via l’indicateur ESRS E1-6 (émissions Scope 3). C’est précisément là que l’accord télétravail crée un écart visible entre un BEGES de conformité réglementaire et un reporting ESG complet. Pour aller plus loin sur cette distinction, voir la différence entre BEGES réglementaire et reporting volontaire.
Énergie des bâtiments — catégorie 2 (émissions indirectes liées à l’énergie)
La catégorie 2 couvre l’électricité achetée et les réseaux de chaleur ou de froid (ex-Scope 2). La combustion directe pour le chauffage au gaz ou au fioul relève quant à elle de la catégorie 1 (émissions directes, ex-Scope 1). La distinction locataire/propriétaire reste importante : un locataire qui paye ses charges énergétiques déclare ces consommations en propre ; un locataire avec charges incluses dans le bail aura plus de difficulté à les isoler mais doit tout de même les estimer.
Pour comprendre le périmètre complet des catégories d’émissions dans le contexte d’un BEGES PME, voir tout ce que vous devez savoir sur les scopes 1, 2 et 3.
Immobilisations — catégorie 4 (actifs fixes)
Ce poste (construction bâtiment) est pertinent uniquement si l’entreprise est propriétaire de ses locaux. Une réduction de surface par cession ou démolition partielle y aurait un impact. Pour la majorité des PME locataires, ce poste n’est pas directement actionnable via la politique télétravail.
Un même questionnaire mobilité, couplé aux données de consommation énergétique du bâtiment, peut alimenter à la fois le poste 3.3 et la catégorie 2 du BEGES, ce qui réduit le coût de collecte pour les PME qui réalisent leur BEGES sans consultant.
4. Comment adapter votre politique RH pour maximiser le gain BEGES
Trois leviers, par ordre d’impact décroissant sur les émissions déclarées dans le BEGES.
Levier 1 — Réduire la surface de bureaux proportionnellement au taux de télétravail
C’est le levier déterminant. Sans réduction de surface, le gain immobilier sur le BEGES est nul. La règle de dimensionnement ADEME : à 2 jours par semaine de télétravail généralisé, un ratio de 0,7 poste par salarié en flex-office permet de réduire la surface de 20 à 30 %, selon les modes de travail et la distribution des jours de présence.
Pour les entreprises occupant plus de 1 000 m² de surface de plancher, le décret tertiaire (OPERAT) impose par ailleurs des objectifs de réduction de consommation énergétique indépendants du BEGES : -40 % en 2030, -50 % en 2040, -60 % en 2050 par rapport à l’année de référence. Le flex-office devient alors un levier à double entrée : BEGES et conformité décret tertiaire.
Levier 2 — Coordonner les jours de présence pour éviter le bureau vide chauffé
Un accord télétravail qui laisse chaque salarié choisir librement ses jours produit souvent un résultat prévisible : les lundis et vendredis sont majoritairement en télétravail, le mardi-jeudi en présentiel. Le bâtiment consomme à pleine capacité ces deux à trois jours, et continue de chauffer et d’éclairer les espaces les jours creux pour les 15 à 25 % d’effectifs présents.
Définir des jours communs de présence par équipe ou par service permet d’optimiser réellement la consommation du bâtiment et rend la réduction de surface techniquement cohérente avec les pics d’occupation.
Levier 3 — Anticiper l’effet déménagement domicile
C’est l’effet rebond le moins visible et le plus difficile à maîtriser : les salariés qui profitent du télétravail pour s’installer à 30 ou 50 km du bureau génèrent des trajets nettement plus longs les jours de présence. L’ADEME chiffre cet effet à +67,7 kgCO₂e/an/jour hebdomadaire de télétravail (ADEME, 2020).
Ce chiffre peut effacer une part significative du gain réalisé par ailleurs. Des mesures concrètes à intégrer dans l’accord télétravail : prime mobilité durable conditionnée à un périmètre kilométrique raisonnable, encouragement au covoiturage ou à l’abonnement ferroviaire pour les salariés des sièges en zone périurbaine, remontée de la distance domicile-travail dans l’enquête mobilité annuelle.
5. Ce que votre DRH et votre DAF peuvent mesurer dès maintenant
Ces données ne nécessitent pas de consultant. Voici les quatre actions de collecte mobilisables avec les ressources internes d’une PME :
- Lancer une enquête mobilité salariale annuelle — Le calculateur ADEME est disponible sur agirpourlatransition.ademe.fr. Temps estimé pour le RH : 1 journée de préparation, retours collectés en 1 à 2 semaines. Cette enquête alimente directement le poste 3.3 du BEGES.
- Extraire la consommation énergétique des bâtiments — Les factures d’énergie (électricité, gaz) sont déjà disponibles en comptabilité. Le DPE tertiaire ou la déclaration OPERAT (pour les surfaces supérieures à 1 000 m²) fournissent une base en kWh/m²/an que l’on peut convertir en CO₂e via les facteurs d’émission Base Empreinte ADEME.
- Calculer le ratio surface / effectif présent moyen — Les données de badge d’accès ou de desk booking donnent un taux d’occupation moyen fiable. Un ratio surface/présent supérieur à 15-20 m² par personne présente signale un gisement de réduction immobilière encore inexploité.
- Croiser les deux postes dans le BEGES — Réduction des trajets (poste 3.3) + réduction de la consommation bâtiment (catégorie 2) = le gain net réel. C’est ce croisement qui manque dans la plupart des BEGES de PME, faute d’outil qui relie données RH et données immobilières.
6. Ce que votre accord télétravail vaut vraiment sur votre BEGES
Trois points à retenir avant votre prochain bilan d’émissions de GES :
- Télétravail seul, sans ajustement immobilier : le gain net sur le BEGES est incertain. Les effets rebond absorbent en moyenne 31 % du bénéfice sur les trajets, et la consommation du bâtiment inchangée peut absorber le reste, voire produire un bilan légèrement négatif dans les cas les moins favorables.
- Télétravail + flex-office + réduction de surface de 20 % : gain documenté de 234 kgCO₂e/an/collaborateur par jour hebdomadaire de télétravail, selon le rapport ADEME de référence. Sur une PME de 80 salariés à 2 jours par semaine, c’est environ 37 tonnes de CO₂e économisées par an.
- Le gain n’existe dans votre BEGES que si les postes concernés sont renseignés : la majorité des BEGES de PME déclarent le poste 3.3 (déplacements domicile-travail) et la catégorie 2 (énergie bâtiment) de façon incomplète ou les ignorent. Un accord télétravail vertueux sur le terrain mais absent du BEGES ne produit aucun bénéfice dans votre reporting ESG ni dans votre trajectoire de réduction.
Sources principales :
– ADEME — Caractérisation des effets rebond induits par le télétravail (2020)
– ADEME Infos 2024 — Bilan énergétique et environnemental global du télétravail
– Ministère de la Transition écologique — Étude télétravail : bilan énergétique positif
– Légifrance — Art. L229-25 Code de l’environnement (BEGES)
– Décret tertiaire — Arrêté du 10 avril 2020
