Comment faire son bilan carbone dans l’agroalimentaire (guide 2026)

Comment faire son bilan carbone dans l’agroalimentaire (guide 2026)

Dans un bilan carbone agroalimentaire, l’usine pèse moins lourd qu’on ne le croit. L’essentiel des émissions se trouve dans la farine, le beurre ou le lait achetés, bien avant les fours. Pour une PME ou une ETI à qui une enseigne réclame ses chiffres, la difficulté tient donc moins au calcul qu’à l’obtention des données de ses fournisseurs. Reste à savoir par où commencer, qui mobiliser en interne, combien y consacrer et ce qu’il faut remettre au client.

Obligation légale ou exigence client : pourquoi on vous réclame un bilan carbone

La demande vient presque toujours de la grande distribution, rarement de la loi. Les enseignes doivent publier leurs propres émissions, dont la plus grande part se trouve dans les produits qu’elles achètent, donc dans les vôtres. Pour remplacer des moyennes sectorielles par des valeurs réelles, elles interrogent leurs fournisseurs. Aucun texte n’impose ce bilan, mais le référencement ou le renouvellement d’un contrat en dépend de plus en plus souvent.

Deux personnes en tenue de ville examinent des produits alimentaires sur un rayon de supermarché, tablette en main.
La demande de chiffres naît ici, dans la relation entre l’enseigne et le fournisseur qui la livre. Photo : Gustavo Fring / Pexels
Schéma en trois blocs comparant le poids des émissions : matières premières agricoles en amont, site de production, emballages et transport aval.
Ce que l’entreprise achète pèse plus lourd que ce qu’elle transforme. C’est aussi le poste où elle dispose du moins de données.

L’obligation légale touche peu d’entreprises du secteur. En France, le bilan d’émissions de gaz à effet de serre réglementaire, le BEGES, concerne les entreprises de plus de 500 salariés et se met à jour tous les quatre ans. La CSRD devait étendre le reporting de durabilité à des milliers d’entreprises moyennes. Son champ a été nettement resserré par la directive Omnibus I, adoptée en 2026 : les seuils passent à 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires, et la transposition française est attendue au plus tard le 19 mars 2027. La plupart des PME agroalimentaires, et une bonne partie des ETI, sortent donc du champ légal. Elles restent dans celui de leurs clients.

Deux formats circulent, et il faut savoir lequel on vous demande. Le bilan d’entreprise couvre toute l’organisation sur une année : combustible des fours, électricité, achats, transports, déchets, classés en scopes 1 (émissions directes du site), 2 (électricité et chaleur achetées) et 3 (tout le reste, des matières premières aux transports). L’empreinte par produit rapporte les émissions à chaque référence livrée, en kilogrammes de CO2e par kilo ou par unité. Une enseigne qui construit son propre scope 3 réclame le plus souvent l’empreinte par référence, parfois en plus du bilan d’entreprise. Un questionnaire RSE ou un appel d’offres demande plutôt le bilan d’organisation, accompagné d’une trajectoire de réduction.

Un troisième usage se profile, et il vient de la réglementation française. Après une concertation technique menée en 2025, la méthode de calcul du coût environnemental des produits alimentaires a été publiée au printemps 2026 par le commissariat général au développement durable et l’ADEME. Des enseignes affichent déjà ce score sur leurs produits vendus en ligne. L’affichage reste volontaire : aucun décret ne le rend obligatoire à ce jour, mais la loi prévoit qu’il puisse l’être, catégorie de produits par catégorie de produits. Ce coût environnemental n’est pas votre bilan carbone : il agrège les seize indicateurs de l’empreinte environnementale européenne, complétés de cinq critères propres à l’alimentaire, dont les haies et les prairies permanentes. Mais il repose sur la même matière première que vos fiches par référence, la traçabilité de vos ingrédients. Le travail de collecte que vous engagez pour votre client sert donc deux fois.

Tranchez cette question avant de lancer la moindre collecte : le format retenu fixe le niveau de détail que vous demanderez à chaque service, des achats à la production.

Un bilan carbone agroalimentaire se fait en cinq étapes, du périmètre au plan d’action

Périmètre, collecte, calcul, affectation, plan d’action : l’ordre compte, parce que chaque étape se nourrit de la précédente. La démarche suit la logique des guides sectoriels de l’ADEME et du GHG Protocol, ramenée à ce dont un industriel a besoin pour remettre un chiffre à son client.

Schéma montrant comment un même jeu de données d'activité produit le bilan d'entreprise et l'empreinte par référence, avec la règle d'affectation.
L’affectation fait le pont entre les deux formats qu’une enseigne peut réclamer.
  1. Fixer le périmètre — sites couverts, année de référence et format attendu par le client, organisation ou référence.

  2. Collecter les données d’activité — tonnages achetés par ingrédient, factures de gaz et d’électricité, recharges de fluides frigorigènes, poids d’emballages, kilomètres livrés.

  3. Appliquer les facteurs d’émission — Base Empreinte de l’ADEME pour l’énergie et le transport, Agribalyse pour les ingrédients tant que les fournisseurs n’ont rien transmis, ratios monétaires réservés aux achats secondaires comme les services et les fournitures.

  4. Affecter les émissions aux références — ingrédients et emballages directement, postes communs selon une clé documentée, transport aval seulement si le périmètre demandé l’inclut.

  5. Bâtir le plan d’action — sur les postes les plus lourds et pilotables, avec une réduction attendue, une échéance et un responsable pour chaque action.

L’affectation fait le pont entre les deux formats. Les ingrédients se rattachent directement à chaque référence grâce aux recettes et aux tonnages produits : une brioche porte son beurre et ses œufs, une baguette sa farine et son sel. Les postes communs au site (gaz des fours, électricité, froid) se répartissent ensuite au prorata des tonnages produits par référence. Quand une ligne consomme nettement plus qu’une autre, un tunnel de surgélation par exemple, on répartit d’abord l’énergie par ligne, puis par tonnage à l’intérieur de chaque ligne.

Une fois les émissions calculées et affectées, reste à les remettre sous la forme que l’enseigne a demandée. Relisez donc sa demande avant de mettre quoi que ce soit en page. Le plus souvent, on vous demande de remplir un questionnaire. Il se trouve soit sur la plateforme fournisseurs de l’enseigne, soit sur celle d’un évaluateur tiers qu’elle a chargé de collecter les réponses. Vous y reportez vos émissions et quelques éléments de méthode dans les cases prévues, sans rien avoir à rédiger.

Quand la demande est plus ouverte, vous remettez un rapport de bilan carbone fournisseur. Ce document précise d’abord le périmètre retenu, c’est-à-dire les sites, les activités et les postes d’émission que vous avez pris en compte. Il donne ensuite l’année de référence sur laquelle portent les résultats, la méthode suivie et les facteurs d’émission employés, qui servent à convertir une quantité achetée ou consommée en émissions. Viennent ensuite les résultats, poste par poste. Le rapport indique aussi la part de vos données qui vient directement de vos propres fournisseurs plutôt que de moyennes sectorielles : c’est ce qui montre à l’acheteur si le résultat reflète votre activité réelle ou celle d’un fabricant moyen.

Il reste un dernier cas. Lorsque l’enseigne construit son propre scope 3, elle attend plutôt un tableau : l’empreinte de chaque référence que vous lui livrez, qu’elle multipliera par les volumes commandés.

Une vérification par un organisme tiers n’est généralement pas exigée d’un fournisseur de votre taille : elle s’impose aux grandes entreprises soumises au reporting de durabilité réglementaire, pas à celle qui répond à la demande d’un client. Un rapport qui documente sa méthode garde pourtant un avantage en négociation, parce qu’un acheteur qui conteste un chiffre peut en voir la construction.

Par où commencer, qui mobiliser et combien de temps ça prend

Un premier bilan carbone démarre par deux décisions de la direction : nommer un pilote et fixer le périmètre. Le pilote, souvent le responsable QSE, coordonne la collecte et tient le calendrier. La direction arbitre ce qui entre dans le calcul (quels sites, quelles filiales, quelle part des achats) et tranche quand deux services se renvoient une donnée. Au quotidien, le bilan se fait à plusieurs : chaque service détient une partie des chiffres, et le pilote doit lui dire précisément laquelle.

Un écran d'ordinateur affiche un tableur de données avec des colonnes de tonnages et des totaux, posé sur un bureau d'usine.
La collecte occupe l’essentiel du calendrier, parce qu’elle repose sur des personnes dont ce n’est pas le métier. Photo : Kindel Media / Pexels
  1. Les achats — les tonnages achetés par ingrédient sur l’année, extraits de l’ERP ou de l’historique des commandes, et la liste des contacts fournisseurs.

  2. La production et la maintenance — la consommation d’énergie des fours et des lignes, les relevés de compteurs et les recharges de fluides frigorigènes notées sur les fiches d’intervention du frigoriste.

  3. La comptabilité — les factures d’énergie, de services et de fournitures, classées par nature de dépense dans le grand livre.

  4. La logistique — les tonnes-kilomètres transportées, reconstituées à partir des factures des transporteurs, des bons de livraison et des distances jusqu’aux entrepôts clients.

Pour un premier exercice, comptez en mois plutôt qu’en semaines. La durée d’un bilan carbone en PME dépend moins de la taille de l’entreprise que de l’état de ses données. Si les tonnages par ingrédient sortent de l’ERP en une seule extraction, tout va vite. S’il faut les reconstituer facture par facture, le calendrier s’allonge. L’outil joue dans le même sens : une plateforme qui reprend vos extractions telles quelles vous épargne les allers-retours de mise en forme, là où un tableur à bâtir ajoute son propre délai. La collecte prend presque tout le temps, loin devant le calcul, parce qu’elle repose sur des personnes dont ce n’est pas le métier et qui ont d’autres priorités. Le deuxième bilan va nettement plus vite, puisque les circuits de données existent déjà.

Un seul critère permet de choisir entre un consultant et un outil : avez-vous quelqu’un qui peut consacrer une vraie part de son temps au bilan pendant toute la collecte ? Si oui, votre équipe peut faire le calcul sur une plateforme, avec un appui ponctuel pour valider le périmètre et relire les résultats. Sinon, un consultant fera avancer le dossier, mais il ne pourra pas chercher les données à votre place. Dans les deux cas, la collecte reste à faire en interne.

Combien coûte un bilan carbone, et qui peut le financer

Confié à un cabinet sans aide publique, un bilan carbone fait l’objet d’un devis, et les fourchettes que les prestataires affichent vont de 5 000 à 15 000 euros HT. Prenez ces montants pour ce qu’ils sont, des annonces commerciales et non un prix de marché constaté : un bilan limité aux scopes 1 et 2 d’un site unique n’a rien de commun avec un scope 3 amont détaillé ingrédient par ingrédient. L’écart entre deux devis tient presque toujours à ce qu’ils couvrent, rarement au tarif journalier.

Les trois voies pour faire son bilan carbone, et ce qui les sépare
Voie Dépense externe Temps de vos équipes Quand la choisir
Cabinet, sans aide 5 000 à 15 000 € HT annoncés, sur devis La collecte reste chez vous Périmètre complexe, plusieurs sites, ou personne pour tenir le dossier en interne
Diag Décarbon’Action 10 000 € HT, dont 40 % financés : 6 000 € HT à votre charge La collecte reste chez vous Moins de 500 salariés, et un premier bilan à construire de zéro
Plateforme, en interne Le coût de l’outil, plus un appui ponctuel Le poste principal, et celui qu’on oublie de budgéter Quelqu’un peut consacrer une vraie part de son temps au bilan pendant toute la collecte

Le Diag Décarbon’Action est la voie aidée. Il coûte 10 000 euros HT pour douze jours de conseil, et votre reste à charge est de 6 000 euros HT, quelle que soit la taille de votre entreprise, puisque 40 % de la mission sont financés. Bpifrance et l’ADEME portent le dispositif, mené avec l’Association pour la transition bas carbone. Il est réservé aux entreprises de moins de 500 salariés : il couvre donc la grande majorité des PME de l’agroalimentaire et une partie des ETI. Pendant les douze jours, un expert extérieur établit le bilan de vos émissions avec vous, puis construit un premier plan d’action.

La voie interne consiste à mener le calcul sur une plateforme de comptabilité carbone, en faisant appel à un expert de temps en temps pour cadrer la méthode ou relire les résultats. La dépense externe baisse, mais le coût se déplace vers le temps de vos équipes. Elle suppose la disponibilité interne évoquée plus haut : sans quelqu’un pour tenir la collecte, le Diag Décarbon’Action ou un cabinet feront avancer le dossier là où la plateforme attendra.

Quelle que soit la voie retenue, comparez ce qui est inclus avant de comparer les montants : les sites, sociétés et scopes réellement couverts ; la profondeur du scope 3, estimé à partir des montants d’achats ou calculé sur les données physiques des fournisseurs ; la présence de fiches par référence et d’un plan d’action chiffré ; enfin le coût du calcul suivant, et la propriété de la méthode et des fichiers de collecte.

Les matières premières agricoles pèsent l’essentiel des émissions d’un industriel

Farine, beurre, sucre, œufs et produits laitiers représentent la majorité des émissions dans la plupart des bilans d’industriels de l’alimentaire, souvent loin devant la cuisson ou le transport. Le chiffre exact varie d’une entreprise à l’autre, mais la hiérarchie se retrouve presque partout, et la comptabilité nationale dit la même chose : dans l’empreinte carbone de l’alimentation des Français, l’agriculture pesait 53 % des émissions en 2018 et l’industrie agroalimentaire 7 %.

Des sacs de farine empilés sur des palettes dans une réserve de matières premières, prêts à être utilisés.
Ces achats se pèsent en tonnes, et ce sont ces tonnages qui entrent dans le calcul. Photo : Mwesigwa Joel / Pexels

Ces émissions naissent au champ et à l’étable. La fertilisation azotée libère du protoxyde d’azote, un gaz dont le pouvoir de réchauffement dépasse de très loin celui du CO2, et la fabrication des engrais consomme elle-même beaucoup de gaz naturel. Les vaches laitières émettent du méthane, que l’on retrouve dans le beurre, la crème et le lait en poudre. Ces deux gaz font l’essentiel du total : dans l’empreinte alimentaire française de 2018, le méthane comptait pour 31 % des émissions et le protoxyde d’azote pour 23 %, contre 46 % au dioxyde de carbone. Face à elles, l’énergie d’une usine de transformation reste modeste.

Dans le vocabulaire du GHG Protocol, ces émissions relèvent du scope 3, catégorie « achats de biens et services ». Les achats de matières premières, au scope 3, sont donc le poste à soigner en premier, et c’est aussi celui où les données manquent le plus. Les recettes font varier fortement son poids. Dans la base Agribalyse de l’ADEME, un kilo de farine porte 0,79 kg CO2e, un kilo de beurre 7,94 et un kilo de chocolat noir 19,1 : entre le premier et le dernier, un rapport de un à vingt-quatre. L’écart se retrouve sur les produits finis, où une baguette tradition est donnée à 0,78 kg CO2e le kilo, un croissant au beurre à 2,94 et un pain au chocolat à 5,73. Ces trois références sortent des mêmes fours : c’est la recette qui fait l’écart, pas la cuisson. Ce poids explique que la plupart des plans de décarbonation de la filière agroalimentaire passent par l’amont agricole. Il explique aussi pourquoi près de la moitié de l’empreinte alimentaire française se forme hors du pays, dans les champs et les élevages des fournisseurs étrangers.

Deux séries de barres sur une échelle commune : le chocolat noir à 19,1 kg CO2e par kilo domine les ingrédients, loin devant le beurre à 7,94 et la farine à 0,79 ; côté produits finis, le pain au chocolat à 5,73 domine la baguette à 0,78.
Le chocolat porte vingt-quatre fois l’empreinte de la farine, et le beurre plus de trois fois celle d’une huile végétale. Attention : les valeurs de produits finis ne se saisissent pas à l’étage des achats.

Chez un boulanger industriel, la farine domine en volume acheté, mais les matières grasses et les ovoproduits peuvent peser davantage à la tonne.

Cuisson, froid, emballages et transport aval : les postes qui complètent le bilan

Loin derrière les matières premières agricoles, les fours forment en général le premier poste propre au site, surtout quand ils brûlent du gaz naturel. Ce gaz relève du scope 1, et il se calcule simplement à partir des factures. L’électricité française étant peu carbonée, un four électrique émet nettement moins qu’un four gaz à production égale ; la question de l’électrification se pose au renouvellement des lignes, et elle est traitée plus loin.

Un camion frigorifique est chargé de palettes de produits au quai d'un entrepôt de distribution alimentaire.
Le transport aval, surtout sous température dirigée, se calcule à partir des tonnes-kilomètres et non du prix payé. Photo : Tom Jackson / Pexels

Le froid se compte deux fois. Il y a l’électricité des chambres froides et des tunnels de surgélation, puis les fuites de fluides frigorigènes, souvent oubliées alors que certains HFC réchauffent l’atmosphère des milliers de fois plus que le CO2. Les fiches d’intervention du frigoriste indiquent les quantités rechargées dans l’année, qui correspondent aux quantités fuitées.

Les emballages (films, sachets, cartons, étiquettes) se calculent au poids acheté par matériau. Le transport aval, des quais de l’usine jusqu’aux plateformes des enseignes, pèse davantage quand il est frigorifique. Faute de données transporteur, on part des tonnes-kilomètres et d’un facteur d’émission par type de camion tiré de la Base Empreinte.

Comment obtenir les données de vos fournisseurs de matières premières ?

Un premier calcul sur valeurs moyennes, fait avant toute sollicitation, désigne les fournisseurs à interroger en priorité. Multipliez les tonnages achetés sur l’année par le facteur d’émission moyen de chaque ingrédient dans Agribalyse ou la Base Empreinte : farine de blé, beurre, sucre, œufs, levure, margarine. Le classement obtenu reste approximatif, mais il suffit. Dans la plupart des cas, une poignée d’ingrédients concentre l’essentiel du scope 3 achats, et c’est à leurs fournisseurs que la demande doit s’adresser d’abord.

Arbre de décision : selon que le fournisseur transmet ou non un facteur d'émission, on retient une donnée primaire ou une moyenne sectorielle, et le rapport le signale dans les deux cas.
Le silence d’un fournisseur ne bloque pas le bilan : il change la nature de la donnée, et ce qu’on en dit dans le rapport.

La demande gagne à tenir en quelques lignes : un facteur d’émission en kilogrammes de CO2e par tonne livrée, le périmètre couvert (du champ jusqu’à la sortie de l’usine du fournisseur), l’année de référence et la méthode employée. Un questionnaire de dix pages reste dans une boîte mail. Une question précise, adressée à l’interlocuteur commercial habituel, obtient plus souvent une réponse.

Le silence d’un fournisseur ne bloque pas le bilan. Le meunier offre un cas fréquent : il achète son blé à des organismes collecteurs, coopératives ou négociants, qui mélangent les lots de nombreuses exploitations, et il ne dispose lui-même d’aucune donnée sur la culture. Dans ce cas comme dans celui du fournisseur qui ne répond pas, la valeur de repli est le facteur d’émission moyen d’Agribalyse ou de la Base Empreinte pour l’ingrédient concerné. Ces facteurs sont publics et admis par les enseignes. Ils ne reflètent simplement pas les efforts d’un fournisseur particulier.

Une règle s’applique sans exception : le rapport indique, ingrédient par ingrédient, si chaque valeur est propre au fournisseur ou moyenne, ainsi que le périmètre qu’elle couvre. L’enseigne sait ainsi ce que vaut chaque chiffre, et le bilan suivant montrera ce qui a progressé dans les données fournisseurs.

Les erreurs qui faussent un bilan carbone agroalimentaire

Les ratios monétaires appliqués aux achats agricoles faussent plus de bilans que toute autre approximation. Un facteur exprimé en kilogrammes de CO2e par euro dépensé fait grimper l’empreinte quand le prix du blé monte, et la fait baisser quand il chute, alors que les émissions réelles n’ont pas bougé. Pour les matières premières, seuls les tonnages multipliés par un facteur physique donnent un résultat qui suit la réalité.

Cinq encadrés décrivant chacun une erreur de calcul fréquente et la manière de la corriger : ratio monétaire, fiche de produit fini, mauvais stade de transformation, transport compté deux fois, changement de méthode.
Chacune de ces cinq erreurs produit un résultat qui a l’air juste, et chacune se corrige à la saisie.

Le double compte avec les fiches Agribalyse, lui, a l’apparence d’un raccourci. Il consiste à prendre la valeur d’un produit fini, une baguette ou une brioche, au lieu de celle de ses ingrédients. Or la fiche d’un produit fini intègre déjà la transformation, l’emballage et parfois la distribution, que l’industriel compte par ailleurs avec ses propres factures de gaz et ses propres transports. Les fours se retrouvent comptés deux fois. Pour une boulangerie industrielle, la tentation est réelle, puisque Agribalyse contient justement des fiches de pains et de viennoiseries. À l’étage des achats, on ne saisit que des ingrédients.

La confusion entre stades de transformation vient ensuite : appliquer le facteur du blé à des tonnes de farine, ou celui de la poudre de lait à du lait liquide. Chaque facteur correspond à une unité et à un stade précis, qu’il faut vérifier avant de l’employer.

Deux autres écarts touchent le fret amont et les pertes de production, et ils jouent en sens inverse. Un facteur d’émission de farine « rendue usine » inclut déjà le transport depuis le moulin : l’ajouter une seconde fois dans le fret amont gonfle le total. La farine jetée, les rebuts de production et les invendus repris restent, eux, dans le bilan. Chaque kilo perdu se compte au facteur d’émission de ses ingrédients, exactement comme un kilo vendu.

Le dernier piège tient à la comparaison dans le temps. Changer de facteur d’émission ou de méthode d’une année sur l’autre sans recalculer l’année de référence fabrique des baisses qui n’existent pas. Déduire des émissions d’un fournisseur la compensation qu’il a achetée produit le même effet : elle se déclare à part.

Par quoi réduire, une fois le bilan posé

Dans l’agroalimentaire, les matières premières passent en général avant l’usine, et elles se classent par tonnage multiplié par facteur d’émission, jamais par tonnage seul. Le facteur d’émission est la quantité de gaz à effet de serre, exprimée en kilogrammes de CO2e, qu’entraîne la production d’un kilo de produit. La base Agribalyse de l’ADEME en donne les valeurs moyennes, et ces valeurs changent tellement d’un ingrédient à l’autre que le poids acheté ne renseigne presque pas sur l’empreinte.

Tableau des cinq leviers de réduction classés par coût d'entrée, du plus simple au plus lourd : pertes de production, reformulation des recettes, traçabilité des approvisionnements, chaleur et fluides, électrification des fours.
Les cinq leviers, rangés par ce qu’ils demandent : les pertes d’abord, l’électrification en dernier.
Une pâte épaisse est brassée dans un grand pétrin industriel, sous les yeux d'un opérateur en blouse et charlotte.
Une erreur de facteur sur les ingrédients de cette pâte se répercute sur chaque fournée produite. Photo : VIVO Ken / Pexels

Commencez par les pertes de production, la seule piste qui ne demande ni arbitrage commercial ni investissement. Chaque kilo de pâte, de biscuit ou de chocolat jeté porte les émissions agricoles qui ont servi à produire ses ingrédients, et le réduire revient à acheter moins pour vendre autant. C’est la seule piste qui fait baisser en même temps le bilan et le coût de revient, sans arbitrage marketing ni investissement lourd. Mesurez-les ligne par ligne, et traitez d’abord celles qui touchent les ingrédients les plus émetteurs. Les trois autres pistes ci-dessous demandent davantage : un arbitrage commercial, un travail fournisseur ou un investissement.

La reformulation arrive en tête des pistes, parce que c’est elle qui déplace le plus d’émissions d’un seul geste. Le beurre à 82 % de matière grasse porte 7,94 kg de CO2e par kilo. Une matière grasse végétale de type margarine à 80 % en porte 2,36, tout comme l’huile de tournesol, et l’huile de colza 2,50. À quantité de gras égale, remplacer le beurre par une matière grasse végétale divise l’empreinte de ce poste par plus de trois. Le lait en poudre entier, à 12,5, mérite le même examen dès qu’il entre en quantité dans une recette.

L’écoconception d’une recette a pourtant un coût que le bilan ne montre pas. Changer de matière grasse modifie la texture et le goût. L’étiquette et la liste d’ingrédients changent aussi, certaines mentions valorisantes ou appellations deviennent impossibles, et votre client attend parfois justement ce beurre. La décision revient au marketing et à la R&D autant qu’à la RSE : elle se prend en dégustation et face au consommateur, pas dans un tableur.

Le cacao cumule deux raisons d’agir : il pèse lourd dans le bilan, et il est désormais réglementé. Le règlement européen contre la déforestation, dit EUDR, s’applique au 30 décembre 2026 pour les grandes et moyennes entreprises et au 30 juin 2027 pour les micro et petites entreprises. Il couvre sept matières premières, parmi lesquelles le cacao, le café, l’huile de palme, le soja, le bœuf et le bois, ainsi que des produits dérivés comme le beurre de cacao. Vous devrez prouver que ces matières ne viennent pas de terres déboisées, ce qui suppose de remonter leur origine jusqu’à la parcelle.

La traçabilité exigée par l’EUDR est aussi celle qui rend un bilan carbone plus juste. Si vous savez de quel fournisseur et de quelle parcelle vient votre cacao, vous pouvez remplacer une valeur moyenne par une donnée plus proche de votre filière et choisir vos approvisionnements en connaissance de cause. Le travail auprès des fournisseurs s’engage une seule fois et sert aux deux exercices.

Sur le site, l’énergie des fours est le poste le plus visible. La Base Empreinte de l’ADEME situe le gaz naturel autour de 240 grammes de CO2e par kilowattheure PCI, chaîne amont comprise (le PCI, ou pouvoir calorifique inférieur, est la convention de calcul usuelle pour les combustibles), et l’électricité consommée en France métropolitaine autour de 57 grammes. Ces deux valeurs sont révisées, la seconde varie d’une année à l’autre avec le mix de production : reprenez-les dans la base au moment de votre calcul plutôt que de les recopier ici. À énergie consommée égale, le kilowattheure électrique porte donc environ quatre fois moins de carbone. Ce rapport ne suffit pas à décider du passage d’un four gaz à un four électrique : le gain réel dépend du rendement comparé des deux fours et du coût de l’investissement. La décision se prend au renouvellement des lignes, pas avant.

En attendant ce renouvellement, deux chantiers méritent votre attention. La récupération de chaleur sur les fours réutilise une énergie déjà payée, par exemple pour chauffer de l’eau ou des locaux. Le remplacement des fluides frigorigènes les plus réchauffants, dans les chambres froides et les équipements de refroidissement, supprime des fuites dont l’effet sur le climat dépasse de loin leur faible volume.

Livrer un premier bilan imparfait vaut mieux que le repousser

Un premier exercice construit en partie sur des valeurs moyennes se défend devant un acheteur, à une condition : dire lesquelles. D’une année sur l’autre, l’acheteur juge moins la précision du premier chiffre que la part de données venues de vos propres fournisseurs et la constance de la méthode. Un bilan complet promis pour l’année suivante ne pèse rien en négociation face à un chiffre imparfait dont on voit la construction. Remettez donc à l’enseigne, dans le délai qu’elle a fixé, le format qu’elle a demandé, le périmètre et la méthode retenus, les résultats poste par poste, et la liste des ingrédients pour lesquels vous avez dû prendre une moyenne.

Une contrôleuse en blouse blanche relève des données sur des produits alignés dans un atelier agroalimentaire.
Le pilote du bilan s’appuie sur ces équipes habituées aux fiches et aux relevés pour tenir sa méthode. Photo : Anna Shvets / Pexels

L'équipe empreinte-carbone.org

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